Lire des récits longs

Lire des récits longs

 

Lire des récits longs, Patrick Joole, SCEREN, 2006.

 

Faire lire des récits longs est un défi pour l’école :

  • des élèves découragés avant même d’ouvrir le livre

  • un système scolaire qui privilégie le “parcours rapide de lecture” (une à deux semaines pour terminer un roman un peu long selon les programmes de 2002)

  • l’impression de perdre son temps pour les enseignants avec une absence de résultats immédiats : un problème de rentabilité pédagogique.

  • impression d’isolement, de retrait causée par la lecture en classe alors qu’on promeut la socialisation des élèves

 

I. Le problème et ses clés

 

  1. Lire, pourquoi ?

  • Pour être avec soi : la lecture comme expérience individuelle. Le texte littéraire ne pousse pas à l’agir, il faut le faire résonner en soi. Il crée sa propre réalité qui permet de vivre des aventures et des expériences par procuration.

  • Pour être hors de soi : pour se confronter avec des êtres et des lieux différents, pour se construire. Lire, c’est accepter de rencontrer l’altérité. C’est aussi discuter de sa lecture, “refaire le match” ! C’est donc créer un réseau de lecteurs : faire une lecture plurielle dans laquelle l’élève effectue des choix de sens qui peuvent différer de ceux des autres. Il fait ainsi l’expérience de la délibération qui renforce son sens critique.

  • Lire pour se constituer une culture personnelle : Lire, c'est “lier”, faire du lien entre ses lectures, entre les livres, entre les lecteurs.

  • Lire pour le plaisir du texte.

 

LIRE =

Confirmer (retrouver ce que l’on pense)

Compenser (vivre des situations que l’on aimerait vivre soi-même)

Reconnaître (des histoires déjà lues ou entendues, partager des références avec d’autres lecteurs)

Dépayser (s’évader)

 

  1. 3 types de difficultés de lecture

  • les microtraitements (identification des mots, lexique, ponctuation…)

  • des difficultés générales de compréhension (ex : nombre d’actants (1 actant est un personnage faisant avancer l’histoire), être capable de hiérarchiser les informations)

  • des problèmes spécifiques de compréhension (sens : la lecture est plurielle, inférentielle et intertextuelle)

 

  1. Deux modes de lecture à pratiquer

  • une lecture plaisir, comme une plongée dans le livre

  • une lecture plus distanciée pour surmonter les difficultés de compréhension (avec des activités)

Mais il faut pratiquer les deux à égalité sinon l’école devient une simple bibliothèque (lecture plongée) ou le livre une simple source de travail (lecture distanciée)

 

II. Comment lire une oeuvre intégrale ?

  1. Mode d’emploi

À la maison, c’est un problème car l’élève ne peut surmonter seul ses difficultés et il y a aussi le problème des conditions de lectures, inégales entre élèves.

On ne peut pas séparer dans le temps lecture plongée et activités : il faut les articuler au cours de la même séance de lecture en classe.

= lire en classe

 

C’est l’élève qu’il faut mettre au centre du dispositif de lecture, pas le texte littéraire.

Il faut privilégier la notion de réseaux : de lecteurs (les élèves discutent autour de l’oeuvre) et de lectures (faire des liens entre les oeuvres lues).

= Proposer des itinéraires de lecture différenciés (lecture du texte, lecture de résumé, lecture par l’enseignant…) pour que tous les élèves lisent ensemble en classe et terminent l’oeuvre en même temps.

Il faut faire travailler les élèves sur les microruptures, les étapes qui font progresser l’histoire, les changements qui concernent les lieux, les personnages… Donc choisir avec grand soin les extraits donnant lieu à une étude distanciée.

 

Quels passages travailler en autonomie ?

  • ceux qui ne posent pas de difficultés majeures

  • ceux qui ont un caractère essentiel ou non essentiel pour la compréhension générale (en fonction de ce que l’on recherche)

  • ceux qui dégagent une force émotionnelle, une esthétique particulière.

 

Que résumer ?

  • des passages ne gênant pas la compréhension globale

  • des passages trop difficiles qui freineraient trop la lecture

 

Que lire à haute voix ?

  • les passages essentiels

  • les passages trop complexes

  • ceux qui confrontent l’élève à un style, une musique particulière. La lecture du prof va éclairer les élèves (intonations, mimiques, gestes…)

 

Concrètement :

  1. Travail du prof : lire le texte pour le découper en étapes narratives (qui ne correspondent pas forcément aux chapitres !)

  2. Créer 1, 2, 3, 4...itinéraires différenciés

  3. Expliquer le principe, l’esprit des séances de lecture aux élèves : passer un contrat de lecture formel avec chacun (pourquoi pas écrit !)

  4. L’élève choisit seul un itinéraire mais il peut en changer si besoin en cours de lecture. La seule obligation du contrat est d’aller au bout de la lecture.

  5. Durée : ⅔ semaines pour lire un livre, mais uniquement consacrée à cela.

  6. Où ? EN CLASSE. Le prof est le garant de l’égalité entre tous les élèves en constatant la réalité de la lecture et en remédiant aux difficultés de chacun. Lire ensemble, c’est respecter l’intimité de chacun mais aussi pouvoir partager une réflexion commune.

L’élève choisit la position qu’il veut. Il peut finir le livre en dehors de la classe, il faudra alors lui proposer autre chose en classe. Ne surtout pas empêcher un élève de lire seul parce que ça ne rentre pas dans notre plan de cours !

  1. Le prof organise régulièrement des regroupements : des moments de discussion autour de la lecture. L’objectif est de créer un réseau de lecteurs. Les dates de ces regroupements doivent figurer sur les itinéraires. Ils doivent se faire sur des moments clés pour permettre :

  • des hypothèses de lecture

  • des rappels de lecture (comparer les compréhensions)

  • des échanges interprétatifs (dire ce que les élèves ont compris du livre)

  • des échanges d’avis ou des confrontations d’opinions

Lors de ces regroupements, le prof lance, régule, s'efface. Ces regroupements n’ont surtout pas pour objectif d’évaluer les élèves mais de les impliquer dans la lecture et dans l’histoire.

 

Au final, 2 cas selon les élèves :

  • lecture autonome + regroupements

  • lecture autonome + activités + regroupements

 

  1. 6 types d’activités à pratiquer

  • des mises en appétit : donner envie de lire : des activités (légères !) sur le paratexte (couverture…), lire le début, raconter le début, lire un extrait.

  • des fiches d’accompagnement : elles servent à permettre l’autonomie de l’élève et à ne pas couper la lecture par du magistral. 2 types :

    • des fiches d’aide : à la compréhension générale (ex : schéma de relation entre les personnages, en CAP : faire coller des extraits, ou schéma des péripéties à compléter au fil de la lecture pour activer la mémoire et faciliter la reprise), à la compréhension des passages clés, à des aides particulières sur le lexique.

Les élèves se trompent le plus sur les mots polysémiques dont ils connaissent un sens et n’en imaginent pas d’autres possibles. On peut donc faire des fiches avec les mots rares, ou les mots utilisés dans des contextes particuliers.

Mais attention à la mise à distance avec ses fiches, il faut privilégier la plongée dans la lecture.

  • des fiches pour aller plus loin dans la compréhension : par exemple une mise en réseau avec des lectures différentes, avec des extraits d’autres oeuvres sur un même thème, une fiche sur les procédés stylistiques, sur le style particulier de l’auteur, sur le contexte (pays, culture…).
  • les lectures complémentaires : approfondissement sur un thème, un genre… Objectif : ne pas exclure les élèves les plus rapides.

  • les activités d’écriture :

Attention de ne pas alourdir la lecture ou de la scolariser à l'excès ! Ne faire que des activités nécessaires à la compréhension et surtout éviter les questions/réponses.

- Faire des relevés ou repérer dans le texte. On peut proposer des relevés différents à différents groupes qui doivent produire une ressource ou faire un exposé lors d’un regroupement.

- Rapprocher : deux passages avec un tableau comparatif à compléter

- Remettre en ordre

- Résumer

- Anticiper

- Ajouter (des dialogues, des descriptions...)

- Transposer : réécrire sous la forme de…

- Prolonger la lecture : écrire une lettre à l’auteur, faire un exposé…

- Dessiner, illustrer

- Faire lire à haute voix (avec les intonations…) ou demander de mémoriser.

- le carnet de lecture : pour une appropriation personnalisée de l’oeuvre (extraits recopiés, illustrations, avis, écrits, résumés, questions à poser lors des regroupements…).

 

  1. Des exemples de pratiques et mises en oeuvres

Expérience menée sur un réseau de ZEP et Rased.

Les consignes sont données avant. Quand la lecture commence, silence. Chacun à un itinéraire et sait ce qu’il doit faire. Aucune question, aucun bruit. Le prof lit aussi son propre livre (il faut communiquer autour de nos lectures, nos sensations, nos déceptions… pour donner envie et créer une intimité autour du livre). Le partage entre lecteurs est un facteur déterminant pour donner le goût de la lecture.

On ne force pas un élève qui refuse de lire : il doit juste respecter la lecture des autres.

C’est un énorme travail en amont pour l’enseignant mais tout doit être prêt le jour J.

Les conditions de la réussite :

  • un bon découpage du livre en épisode narratif préalable à la constitution des itinéraires de lecture. 1 étape narrative = 1 rebondissement de l’intrigue, un changement, une rupture. L’idéal est d’avoir un nombre de pages presque identique à chaque séance de lecture.

  • les activités doivent valoriser les passages représentatifs de l’originalité et de la qualité de l’oeuvre. Elles sont différentes des fiches d’aide qui sont centrées sur les passages où la bonne compréhension est indispensable sous peine de contresens.

  • Pas plus de 4 ou 5 activités par livres : sur un moment précis en cours de lecture, sur un grand nombre de pages (pour prendre du recul, avoir une lecture distanciée lors des dernières séances), autour de l’évolution des personnages… = répartir les activités (ex : à un moment précis, se mettre à la place d’un personnage et rédiger une page de journal intime…). On peut prévoir quelques activités facultatives pour les plus rapides.

  • Les plus rapides : ne doivent pas dévoiler la fin, peuvent faire des lectures périphériques (sur un thème commun…), des activités écrites pour enrichir la compréhension, réaliser des fiches d’aide à destination des autres...

Ce dispositif de lecture longue différenciée introduit une réflexion sur le métier et la posture de l’enseignant : il lit avec ses élèves et perd le côté “magister” : c’est déstabilisant et certains peuvent se sentir inutiles. Mais un enseignement efficace ne repose pas tant sur la posture en classe que sur l’efficience de la préparation et du travail de réflexion mené en amont. Il faut donc créer (et cela crée !) un climat de classe mélange de respect et de confiance mutuelle où chacun sait ce qu’il a à faire sans qu’il y ait besoin de parler.

Idéal : 2h de lecture/activité par jour en primaire : en collège, lycée, pourquoi ne pas demander des aménagements d’EDT le temps des lectures ? Ou trouver un mode de fonctionnement pédagogique par projet avec d’autres collègues pour inclure ces temps de lecture ?

Si l’on constate des difficultés de lecture pour des élèves :

  • proposer de changer d’itinéraire

  • lui faire la lecture

  • le renvoyer vers les fiches d’aide

  • changer de livre !

 

Les élèves réfractaires ? Ne pas les forcer mais ne rien donner d’autre à faire pour les amener à se sentir “exclus” lors des regroupements, les frustrer et donc leur donner envie de revenir vers le groupe et ses activités..

Donner son opinion, son avis s’avère le plus difficile pour bon nombre d’élèves : il faut donc préparer et mener les regroupements avec soin.

 

Lecture proposée par Olivier Ponson, LPO Marlioz, Aix-les-Bains.