La lecture, ça ne sert à rien !

La lecture, ça ne sert à rien !

La lecture, ça ne sert à rien ! Bénédicte Shawky-Milcent

 

Préface :

Importance de la lecture, pas seulement comme moyen d’acquérir de nouvelles connaissances ou d’améliorer ses compétences orthographiques, mais pour gagner en liberté. « Il ne s’agit pas seulement de faire lire, mais de sentir la lecture, de construire un rapport libre et heureux avec elle. »

Oui, la lecture ne sert à rien, et c’est ce qui en fait sa puissance : elle n’entre pas dans le système de productivité marchande.

Comment laisser une trace d’une œuvre étudiée en classe dans la mémoire des élèves ? (Mettre en scène, en fiction le souvenir de leur lecture)

Albert Thibaudet oppose « l’escalier du collège » (de Montaigne à Modiano) et « l’escalier du renard » (de Modiano à Montaigne).

Les œuvres qui nous restent en mémoire sont celles qui ont su nous toucher, se relier à nous, par des fils souvent invisibles.

« Appropriation » = processus par lequel un lecteur s’empare d’une œuvre -> envol de cette œuvre dans la mémoire individuelle, dans une réflexion sur soi, le monde et les autres.

Importance de la classe de Seconde : âge auquel les élèves sont prêts à se tourner vers des œuvres classiques, ou la littérature contemporaine pour adulte.

 

I – Lire permet de se construire 

 

  • Jeu entre l’auteur et le lecteur
  • « comblement » = soulagement de certaines tensions, de désirs (dépaysement, sens, réflexion, vision du monde…)
  • Projection et identification
  • Permet au lecteur de mettre des mots sur l’indicible
  • Lecture qui donne une dimension universelle et atemporelle à l’expérience individuelle
  • Lecture comme refuge, loin du monde actuel
  • Culture épanouissante qui irrigue le présent de celui qui la détient
  • Passer de la lecture à la culture : en créant des fils entre soi et les autres, entre un savoir disciplinaire et d’autres disciplines, entre différentes temporalités

« Qu’on se place dans un rapport hédoniste à la littérature, ou dans un rapport plus intellectuel et plus panoramique à la culture littéraire, c’est toujours ce que l’on fait sien, parce que cela a du sens pour soi, qui reste dans la mémoire et participe d’une construction personnelle. »

 

II – Prendre en soi et donner de soi :

 

Bernard Gervais : « Lire, c’est s’emparer d’une place qui doit être aménagée. C’est occupé un terrain qui, si l’on peut dire qu’il a été préparé, doit encore être loti, soumis à des échafaudages de toutes sortes : littéraires, imaginaires ». L’appropriation est aussi un processus dans lequel on ne peut pas rester passif.

Herméneutique moderne :

  • Heidegger : « La compréhension et l’interprétation en sont pas seulement des méthodes que l’on rencontre dans les sciences humaines, mais des processus fondamentaux que l’on retrouve au cœur de la vie elle-même ». « Je comprends toujours à partir de mon existence : toute compréhension objective est impossible ».
  • Gadamer : « Comprendre, c’est toujours interpréter ; en conséquence l’interprétation est la forme explicite de la compréhension ».

Précompréhension, horizon d’attente = cette pré-rencontre est appel, curiosité, désir de lire et crée un espace intérieur pour l’œuvre nouvelle -> travail de l’enseignant !

Partir de la mémoire sensorielle.

Actualisation de l’interprétation : l’objectif de « l’interprète » est de mettre au jour un sens qui vaut avant tout pour lui, et pour son époque. Il s’agit de « traduire le passé dans le langage du présent, où se fusionnent les horizons du passé et du présent » (Paul Ricoeur)

Distanciation et dépossession : Pour Ricoeur, l’appropriation est tout autant prise de possession que dépossession : en se laissant emporter par la référence du texte, le lecteur se déprend d’une part de lui-même. Le processus herméneutique requiert donc une participation active de la part du lecteur et amorce un mouvement de compréhension de soi, qui implique de se libérer de ses préoccupations personnelles, de son « ego ».

 

Réflexions sur la réception littéraire : Plusieurs types d’approche :

  • « l’approche exégétique » : le texte est une œuvre douée d’un sens canonique et définitif.
  • « l’approche immanente » : le texte est considéré comme un système de signes clos sur lui-même et n’ayant d’autre fin que lui-même.
  • « l’approche contextuelle » : le texte se caractérise par sa polysémie ; l’accent est mis sur ses rapports avec la réalité et /ou les textes antérieurs de la littérature, de l’inconscient et de la société. Mouvement représenté par Roland Barthes, Umberto Eco et Maurice Blanchot
  • A partir des années 1970, différents travaux (Jauss, Iser et l’Ecole de Constance) affirment que « la source de la production du sens ne réside pas vraiment ou pas seulement dans le texte, mais aussi et peut-être d’abord dans le récepteur, el sujet lisant ». Ainsi le texte resterait un produit inachevé, un message purement virtuel, tant qu’il n’est pas concrétisé par une lecture ; seule la collaboration active d’un lecteur peut le transformer en un système ordonné de significations. Eco prolonge ces travaux en distinguant trois sources desquelles peuvent émerger les significations proposées par une interprétation :
  • « l’intentio auctoris » = intentions conscientes de l’auteur, de la vision du monde, des idées, des savoirs qu’il a voulu transmettre.
  • « l’intentio operis » = significations potentielles de l’œuvre, immanentes à ses strutures et qui ont pu, en partie, échapper aux intentions de l’auteur.
  • « l’intentio lectoris » = intentions du lecteur, significations qu’il fait advenir en projetant ses connaissances et préoccupations.

Ainsi Eco aborde la question des finalités de lecture : utiliser le livre, c’est « inventer le livre que l’on lit » ; interpréter le livre, c’est lui « rester fidèle », sans rien inventer ni falsifier.

 

Test avec un poème court de Reverdy, Histoire. Conclusion : Plus un lecteur prend conscience des retentissements subjectifs de sa lecture, dans une démarche réflexive, plus il perçoit pourquoi cette œuvre peut être importante pour lui et s’inscrire dans sa bibliothèque personnelle.

 

III – Et à l’école ? D’hier à aujourd’hui, la question de la réception des œuvres littéraires par les élèves

 

Avant, la lecture était un instrument au service de la construction d’un sujet moral et de qualités rédactionnelles.

Aujourd’hui, la lecture cursive est une lecture personnelle qui vise à développer l’autonomie des élèves.

On est passé d’une lecture modèle morale à une lecture comme source d’épanouissement personnel. MAIS à l’école, risque d’utiliser la lecture comme support pour enseigner des compétences uniquement.

 

IV – Propositions de la didactique de la littérature : donner droit de cité au sujet lecteur

 

« Lecture subjective » = façon dont une œuvre littéraire ou filmique affecte – à travers ses émotions, ses sentiments, ses jugements – un lecteur empirique.

Selon Descartes et Ricoeur, comprendre une œuvre littéraire, c’est donc se comprendre mieux.

 

Dispositifs de lecture subjective : (pour offrir aux élèves un espace d’expression leur permettant de rencontrer le livre) :

  • (Fourtanier et Langlade) Permettre aux élèves de rendre compte de leurs lectures au moyen de productions diverses réactions intellectuelles, sensibles, affectives, imaginaires…
  • (S.Arh) Inviter les élèves à adopter successivement 3 postures ; « investissement subjectif » (ils consignent tout d’abord leurs impressions de lecture dans un cahier) ; « décentration cognitive » (ils confrontent leur lecture à celle de leurs pairs) ; « implication distanciée » (ils reviennent à leur cahier et produisent un écrit de réception réfléchie, enrichie par leurs échanges).

 

Pour Goulet, il existe 5 gestes appropriatifs : « le texte est tout à la fois imagé, senti, ressenti, compris, interprété ».

Productions permettant l’appropriation :

  • Mémoriser : apprendre par cœur, écrire des recueils de citations
  • Reformuler : comprendre le texte
  • Raconter sa lecture : avec ses impressions personnelles
  • Réécrire : actualiser, prolonger, inventer
  • Analyser : étudier les significations et procédés de création du texte

 

V – Accueillir des sujets lecteurs à leur arrivée au lycée

 

Soumettre les élèves à une autobiographie de lecteur. (exemple de questions p.101)

On distingue quatre temps dans l’appropriation des lectures marquantes :

  • L’éblouissement
  • La comparaison
  • L’introspection
  • Le dépaysement

 

VI – un élève à l’écoute de sa propre lecture

 

Exemple à partir du poème de Baudelaire, Chacun sa chimère.

 

  • Comment créer un point de contact entre chaque élève et le texte, de telle sorte qu’il écoute ?
  • Comment impliquer les élèves dans l’étude de ce texte, susciter leur curiosité et leur implication ?
  • Quelle trace garder de cette rencontre ?

 

VII – Pour une mémoire vive des lectures scolaires

 

Une expérience à partir du Père Goriot.

S’approprier une œuvre par la réécriture, par l’écrit d’invention, par une « création de lecture » (mise en scène, dessin, musique, photo…)

 

VIII – Cultiver des lectures heureuses à l’école

 

Comment donner le goût de la lecture à mes élèves ??? Pour cela, je dois d’abord m’interroger sur mon propre désir de lire :

  • Plaisir d’ordre émotionnel, intellectuel, esthétique.
  • Partage, dialogue autour d’une œuvre.
  • S’offrir une pause dans le temps.
  • ….

Importance des lectures cursives !

 

IX – Les enjeux éthiques de l’enseignement de la littérature

 

Expérience à partir de Dora Bruder, Modiano.

« Demander à un élève de pratiquer une lecture d’une œuvre littéraire qui soit à la fois subjective et reliée à l’Histoire, en l’aidant à mesurer combien sa propre vie s’inscrit dans une histoire partagée, c’est l’amener à approfondir sa position personnelle, tant sur l’œuvre que sur le monde qui l’entoure. C’est aussi l’encourager à construire un point de vue conscient et rationnel sur les valeurs interrogées par l’écrivain. (….) Plus les élèves se sont appropriés des connaissances historiques précises, plus ils expriment un point de vue subjectif nuancé, en réfléchissant notamment à la question de la responsabilité individuelle. Et inversement, plus ils se sont engagés dans le projet, plus ils ont acquis un savoir précis, faisant d’eux de véritables passeurs. »

 

Lecture proposée par Isabelle Guillot-Patrique, Lycée de l'Édit, Roussillon.